Au lever du jour, une atmosphère d’expédition régnait à Man. Entre impatience et curiosité, experts, techniciens et partenaires venus de plusieurs pays d’Afrique et du monde arabe ont quitté la ville pour une aventure unique : la découverte de la réserve naturelle intégrale du Mont Nimba. Cette visite de terrain, organisée le 2 avril 2026 en marge de l’atelier interrégional sur le retrait des biens de la liste du patrimoine mondial en péril, s’annonçait comme un moment clé. Cette initiative de l’ICESCO en partenariat avec l’UNESCO, le Fonds pour le patrimoine mondial africain, l’ICCROM, l’UICN et l’Office Ivoirien des Parcs et Réserves, très vite, s’est transformée en une immersion vivante au cœur d’un joyau écologique.

Le convoi composé de véhicules de type 4×4 de l’OIPR, s’ébranle avalant les 75 kilomètres reliant Man à Danané, puis les 33 kilomètres de bitume jusqu’au carrefour Zangaleu. Mais la suite du parcours, sur 23 kilomètres de piste fortement dégradée, impose lenteur et prudence. À Yealeu, point de chute du jour, les visiteurs descendent enfin de leurs véhicules. Il est environ 13 heures. La marche prend le relais : trois kilomètres à pied, dans une chaleur humide, sous le couvert végétal, avant d’atteindre l’entrée de la réserve.
Là, le décor change. Une allée bordée de bambous de Chine offre une ombre apaisante. Des bancs et tables de fortune, confectionnés par les agents de l’OIPR, témoignent d’un sens de l’accueil chaleureux. Le commandant Patrice Gondo, coordonnateur de la brigade mobile de l’OIPR Zone ouest donne les consignes de sécurité. Puis vient la traversée d’un premier cours d’eau sur une passerelle en bambou, suivie d’une progression de près de deux kilomètres dans une forêt dense, vivante, presque mystique. Les cris des touracos et des calaos percent le silence, tandis que la végétation luxuriante enveloppe les visiteurs.
Au détour du sentier, la première cascade du Nimba se dévoile. Spectaculaire, rafraîchissante, elle arrache des exclamations admiratives. Téléphones et appareils photo s’activent pour immortaliser l’instant. Après un quart d’heure de pause au pied de la chute, chacun semble déjà convaincu : la réserve respire la vie. Même sans apercevoir directement la faune, les traces sont bien là. Des ateliers de cassage de noix par les chimpanzés, observés au sol, illustrent la présence discrète mais réelle de ces primates emblématiques.
La richesse floristique impressionne tout autant. Azobé, Bété, Iroko, Amazakoué, Tiama… autant d’essences devenues rares ailleurs et qui prospèrent ici. Pour les experts, ces indices témoignent d’un état de conservation jugé « plus que satisfaisant ». Une réalité qui conforte les espoirs de retrait de la réserve de la liste du patrimoine mondial en péril.

« Au sortir de cette visite, il faut féliciter l’OIPR », affirme M. Youssouph Diedhiou, spécialiste du patrimoine mondial à l’UICN. Il souligne la pertinence du modèle de gestion qui intègre les communautés locales. « On ne peut plus préserver les aires protégées en faisant fi des préoccupations des populations », insiste-t-il, saluant les projets de développement observés autour de la réserve.
Même son de cloche du côté de Mme Rim Kelouaze, consultante en patrimoine mondial. Pour elle, les avancées sont indéniables. « Ce que nous avons vu est très rassurant. Le dossier est techniquement solide », confie-t-elle. Elle encourage toutefois les autorités ivoiriennes à renforcer le portage politique et à solliciter une mission officielle de suivi réactif de l’UNESCO, étape décisive vers le retrait définitif du site de la liste en péril.
Mais au-delà des constats techniques, la visite prend une dimension humaine à Yealéu. Accueillis par des danses traditionnelles Dan, Lobi et Malinké, les visiteurs sont plongés dans une ambiance festive. Les femmes, parées de leurs plus beaux atours, chantent et dansent pour célébrer cette présence exceptionnelle. L’émotion est palpable.
Prenant la parole, le notable Dogbo Gbean Alphonse dresse un tableau sans détour des réalités locales. « Yealéu est marginalisé et oublié », déplore-t-il, listant les priorités : route, école, dispensaire, eau potable et infrastructures pour les jeunes. Un cri du cœur relayé par les femmes du village, à travers leur porte-parole Kapeu Louisette, qui plaide pour un appui à leur projet d’élevage de poulets afin de renforcer leur autonomisation.

Face à ces doléances, le colonel Zannou Moïse, directeur de zone ouest de l’OIPR, se veut rassurant. Tout en rappelant que le développement communautaire n’est pas la mission première de son institution, il promet un accompagnement. « Nous prendrons des initiatives pour soutenir les femmes dans leur projet avicole », assure-t-il, annonçant également la transmission des autres préoccupations à la hiérarchie.
Représentant le préfet de Danané, le sous-préfet Brou Aleby Claver appelle les populations à renforcer leur engagement. « La présence de cette délégation internationale traduit l’intérêt que le monde accorde à notre réserve », souligne-t-il, invitant chacun à œuvrer pour sa préservation. Car, insiste-t-il, le retrait de la liste du patrimoine mondial en péril dépend aussi de l’implication des communautés.
La journée s’achève dans un esprit de partage. Autour d’un repas convivial, visiteurs et populations échangent encore, tandis que des dons symboliques sont offerts aux habitants. Entre émerveillement, espoir et engagement, cette immersion au Mont Nimba aura marqué les esprits, et renforcé une conviction : ce trésor naturel est plus que jamais sur la voie de la réhabilitation.
Kindo Ousseny
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